Robert Schumann Liederkreis & Dichterliebe - ADG-PARIS 2015. 6. 11.¢  Robert Schumann,...

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    Robert Schumann Liederkreis & Dichterliebe

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    Robert Schumann, musicien de Zwickau (1810-1856)

    “Taugenichts” (bon à rien), c'est ce que pense le Pr Wieck (alias Dr Raro) de Robert Schumann, son ancien disciple qui s'est mis dans la tête d'épouser la jeune Clara, fille dudit professeur et petite pianiste prodige à qui Friedrich Wieck a inculqué l'essence — selon lui — de l'art pianistique, c'est-à-dire la maîtrise d'un mécanisme dont la fantaisie doit être bannie même si toutes les difficultés ne peuvent être résolues par les seules prouesses du doigté comme le reconnaîtra bientôt la jeune virtuose : “moins je joue en public ces temps-ci, plus je me mets à détester cette virtuosité mécanique” (Carnets de mariage de Robert et Clara Schumann, 15-08-1841).

    “Taugenichts”, selon le même Pr Wieck, que cet échappé d'une librairie provinciale de Zwickau (Saxe) nourri de poètes et de pommes de terre, buvant de la bière, fumant le cigare, portant le cheveu très long et courant les Rote Hanne (Jeanne la Rousse, op. 31, n° 3) et qui s'essaie à l'écriture sous le pseudonyme de “Robert de la Mulde”, hésite entre l'étude du droit et celle de la musique, balance entre la virtuosité de clavier et les affres de la composition : “Toute ma vie j'ai considéré la musique vocale comme au-dessous de la musique instrumentale et je ne l'ai jamais regardée comme du grand art”, affirmera Robert Schumann en 1839. Fin 1840, sous l'influence de Schubert, de Mendelssohn et surtout de Clara Wieck, il aura composé plus de 140 Lieder dont l'opus 39 sur des poèmes de Eichendorff (“la plus romantique de toutes mes musiques et qui contient beaucoup de toi”, avoue-t-il à Clara) et l'opus 48, sur des poèmes de Heine ; tout en ajoutant : “J'aimerais chanter moi- même à perdre haleine, comme un rossignol”, admettant ainsi et roulades parlant, préférer les rossignols allemands aux canaris italiens (“oh, Clara, quel plaisir divin d'écrire des lieder ! Je m'en suis abstenu trop longtemps”).

    Un “Taugenichts” aussi sentimental que Sterne, vivant de l'imagination, se complaisant dans les larmes (Ich hab' im Traum geweinet, op. 48, n° 13), aussi mélancolique que le Jaques de Shakespeare (Wehmut, op. 39, n° 9), aussi primesautièrement amoureux que l'Ecossais Rabby Burns (Die Rose, die Lilie, die Taube, op. 48, n° 3), aussi empêtré dans son dialecte saxon que Gurth, le gardien de porcs à l'écoute des devinettes du bouffon Wamba dans l'Ivanhoe de Walter Scott (auteur des mieux aimés de la jeune Clara) ; un “Taugenichts” qui affiche l'image de Napoléon sur les murs de sa chambre et insère des fragments de la Marseillaise dans son Carnaval de Vienne ou dans Die beiden Grenadiere, qui parcourt à pied le Tyrol, la Suisse, l'Italie (de Milan, où il entendra chanter la Pasta, jusqu'à Venise), qui admire les ruines gothiques, les cathédrales et le Rhin en sa majesté (Im Rhein, im heiligen Strome, op. 48, n° 6), qui ne songe qu'à rejoindre l'université d'Heidelberg et sa “tonne” (Die alten bösen Lieder, op. 48, n° 16) où l'attend impatiemment son ami Gisbert Rosen, étudiant en droit à qui Schumann écrit le 5 juin 1828 : “Leipzig est une infâme bourgade dans laquelle on ne peut passer gaiement la vie” et aussi : “Peut-être, en en ce moment, es-tu assis sur la montagne, dans les ruines du vieux château, adressant un sourire heureux à la floraison du mois de juin (Frühlingsnacht, op. 39, n° 12), tandis que moi, debout parmi les ruines des châteaux en Espagne que j'ai édifiés, je soupire, contemplant dans le ciel sombre le présent et l'avenir” (Zwielicht, op. 39, n° 10).

    “Taugenichts” encore que ce grand jeune homme qui goûte les poètes romantiques, les Müller, Arnim, Jean-Paul Richter, Uhland, Schiller, les frères Grimm, Mörike, sinon Goethe, parce qu'ils lui rendent dans leurs récits tel Brentano et son Des Knaben Wunderhorn (le Cor merveilleux de l'Enfant) ou dans leurs chansons semi-populaires la meilleure part de son enfance retrouvée et cet esprit de la musique que la seule Clara saura apprivoiser (Und wüßten's die Blumen, die kleinen, op. 48, n° 8), une Clara qui, pour l'instant, aime les cerises — elle appréciera plus tard les fraises (kloubnikou) de Moscou — les charades et les histoires de doubles, les robes bleues ou de velours noir, comme en concert, les Alpes Saxonnes et leurs précipices, la campagne de Connewitz, la Valse de Weber, Paris, l'Ouverture du Don Juan de Mozart (“qui réussit si bien avec les moyens les plus simples, les plus modestes” et “cher Mozart ! comme il a dû aimer le monde, comme il réchauffe le cœur. Jamais je n'ai entendu quoi que ce soit de lui qui ne me mette de belle humeur et c'est ce qui doit échoir à tous ceux qui le comprennent.”) ; mais qui, par-dessus tout, aime son piano (Graf, de Vienne) et ce “polisson” de

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    Robert aux yeux bleus (“quand je me suis mise à aimer mon Robert tout au fond de mon être, alors, pour la première fois j'ai vraiment ressenti ce que j'étais en train de jouer”), allant même jusqu'à craindre de lui faire mal avec ses baisers (Carnets, 16-12-1840).

    Clara qui ne pourra, en conséquence, qu'apprécier follement les Lieder de Robert Schumann, lieder qu'elle essaiera même — gage d'amour supplémentaire — de chanter en s'accompagnant elle- même pour leur rendre leur vraie raison d'être (“J'ai joué et chanté beaucoup des Lieder de Robert d'une manière très enjouée ... Quelle richesse d'imagination, quelle émotion profonde dans ces Lieder”, Carnets, 26-09-1840), ignorant délibérément de la sorte les Wilhelmine Schröder-Devrient, Elise List, Sophie Schloss, Henriette Sontag-Rossi (cet “antechrist musical” selon R.Schumann et que Hector Berlioz compare à l'alouette aux portes du Paradis), Jenny Lind (le Rossignol suédois) ou autres coqueluches de l'époque comme Pauline Garcia dont Clara n'apprécie que très modérément la “Gretchen am Spinnrade” que Pauline donna un jour — accompagnée par d'autres — “davantage pour satisfaire l'attente du public, que au cœur de ce rayonnement intime si magnifiquement exprimé tant par les mots que par la musique de Schubert” (Carnets, 29-09-1840).

    “Taugenichts” si l'on veut, mais un “Taugenichts” semblable au héros de Joseph Karl Benedikt Freiherr von Eichendorff (1788-1857), héros dans lequel Robert Schumann trouvait son double, le Frohe Wandersmann (Le Joyeux Voyageur) :

    “Wem Gott will rechte Gunst erweisen, Den schickt er in die weite Welt ;” (Celui à qui Dieu veut témoigner faveur, Il l'envoie par le vaste monde),

    en quête de l'âme populaire toujours vibrante au cœur du Volkslied — chant populaire, “arche d'alliance entre les temps anciens et les nouveaux ... garde du temple des souvenirs nationaux” en les termes de Mickiewicz (Hör' ich das Liedchen klingen, op. 48, n° 10) — dont la fonction première semble être d'éveiller la compassion avant de provoquer la réflexion sur la nature réelle de la société et de la justice tout en permettant à l'imagination de se réfugier loin d'un monde tenu pour imparfait, dépourvu de poésie, jeté en pâture au matérialisme de la bourgeoisie montante et indigne des merveilleux lointains (In der Fremde, op. 39, n° 1) de la “Lusatia” (comme dit Robert Schumann dans sa lettre à Rosen de juin 1828), le pays des Wendes, population slave qui longtemps préserva des sociétés de chanteurs ou des chœurs de jeunes filles dansant des rondes aux sons harmonieux de la husla ou de la tarakawa tandis que les aïeules filaient des histoires de fées ou d'enchanteurs en leur rude dialecte (on parla longtemps la langue slave dans les rues de Leipzig), histoires qui — Robert aidant — parvinrent jusqu'aux tendres oreilles de la jeune Clara.

    “Taugenichts” comme ces hommes de la campagne de Lubowicz-Ratibor (Hte Silésie) dont l'âme est en constante harmonie avec la sérénité des soirs qui tombent et de la lune qui monte au-dessus des champs ondulant à la brise (Mondnacht, op. 39, n°5), ou des forêts bruissantes où caracole la “double” Lorelei (Waldesgespräch, op. 39, n° 3), en harmonie avec l'aube éternelle (l'alba des Troubadours ?) vers laquelle s'élance vertigineusement Die Lerche (l'alouette) loin au-dessus de l'Oder que Eichendorff traversa à la nage ; l'alouette en place du rossignol nocturne qui susurre à Juliette (Intermezzo, op. 39, n° 2) le chant extatique d'une jeunesse qui, avec l'âge, va retomber au silence, oubliant à jamais cette enchantement temporel que la nature jette parfois sur ceux qui sont tombés sous son charme (Die Stille, op. 39, n° 4).

    “Taugenichts-Eichendorff”, fonctionnaire prussien de 1816 à 1844, chassé du château ancestral de Lubowicz (25 fenêtres ouvrant sur le parc) à la suite des revers de fortune de sa famille, en sera réduit à réunir des fonds pour mener à bonne fin les travaux d'achèvement de la Cathédrale de Cologne ou la restauration du château de Marienburg près de Dantzig, ancien siège du Grand Maître de l'Ordre teutonique, c'est-à-dire symbole de l'unité prussienne et de la culture allemande ; un “Taugenichts-Eichendorff” qui échappe ainsi au pittoresque gratuit et à ces teintures de compassion (les Wendes n'étaient-ils pas tisserands ?) appliquées à soi-même et que l'on retrouve si souvent dans les “Volkslieder” mais pas dans les “volkstümliche Lieder” (dont on connaît l'histoire semi-savante),

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    et ce, du temps de la Silési