Anne-Marie KEGELS

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Anne-Marie KEGELS

Photo : J.-L. GEOFFROY

Par Michel BAAR & Roland COLLEAUX

1984

Par son origine (Midi), Anne-Marie Kgels

occupe forcment une place part dans notre

littrature franaise de Belgique. Elle aime

galement la nature mridionale et notre Ardenne :

moissons, vignobles, sapins.

Sa posie se veut un cho fidle de sa vie

prive : les joies simples de la vie quotidienne

voisinent avec les proccupations sensuelles et la

prsence de plus en plus nette de la mort par

laquelle il faut passer , avec, en toile de fond, la

nature.

Anne-Marie Kgels rvle progressivement son

intrt pour les objets les plus menus qui lentou-

rent (une chaise...). De mme, aprs des vers

lharmonique classique, elle soriente vers des

mtres de plus en plus courts, le vers se rsumant

parfois un mot.

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Biographie

Ne en 1912 dans le Midi, prs dAgen (Gascogne), dans une famillede vignerons, Anne-Marie Kgels dcouvrit la posie grce sa grand-mre, que la chose littraire passionnait, et grce aussi son grand-pre,qui animait certaines soires en tant que troubadour en langue doc.

Tt marie (1931), elle suivit son mari Bruxelles puis le couplesinstalla Arlon en 1942. Campagnarde dorigine, elle eut ainsilheureuse occasion de renouer avec la nature. Mre de famille en 1938,elle noublie pas le Midi, o les vacances la conduisent chaque anne.

Cest Arlon que spanouit sa vocation potique : dabord lauratedun concours de contes, elle est bientt ( partir de 45) entrane dans legroupe anim par Camille BIVER et Pierre NOTHOMB. Depuis 1950,elle a publi neuf recueils.

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Bibliographie

- Douze pomes pour une anne, Bruxelles, Cahiers de lHypogriffe,1950.

- Rien que vivre, Dison-Verviers, lEnseigne du Plomb-quiFond,1951.

- Chants de la sourde joie, Lyon, Les crivains Runis (Henneuse),1955. Rdition 1956.

- Haute vigne, Bruxelles, Editions du Verseau, 1967.- Les doigts verts, Bruxelles, A. De Rache, 1967.- Chants de la prsence, Condom (France), Pierre Gabriel, 1968. Hors

commerce.- Lumire adverse, Bruxelles, Andr De Rache, 1970.- Les chemins sont en feu, Mortemart, Ren Rougerie, 1973.- Porter lorage, Bruxelles, Andr De Rache, 1978.- Pomes choisis, portrait par Andr Schmitz, prface de Guy Goffette,

Bruxelles, Acadmie Royale de Langue et de Littrature franaises,1990 ; coll. Posie thtre.

consulter :

- Louis Daubier, Auteurs contemporains : Anne-Marie Kgels

- Frdric Kiesel, Anne-Marie Kgels, Bruxelles, Pierre de Meyre,1974, coll. Portraits, NE 21.

- P. Moniquet, Posie : Anne-Marie Kgels, les chemins sont en feu,in La vie wallonne, tome XLVIII, 1er trimestre 1974.

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1. En ce qui concerne la mise en page, signalons que tous les textes de Lumire adverse sont imprims aubas de la page (et non au-dessus ou au centre) : faut-il voir l la m arque dune certaine modestie ?

Texte et analyse

Contre ltangde ton silence

le brusque caillou de mon chant

Contre ta nuitmon front qui brle

Contre ton gelmon coeur tapilumire adverse

(Lumire adverse)

Nous avons choisi danalyser plus prcisment le pome qui donne sontitre au recueil Lumire adverse, dont il rsume bien le contenu. Limpor-tance significative de ce pome est dailleurs mise en relief par la placeprivilgie quil occupe, en plein milieu du recueil (quinze textes leprcdent, seize le suivent).

Assez paradoxalement, notre pome nest gure reprsentatif durecueil, pour ce qui regarde la forme. Il est relativement plus court que lesautres, sa disposition typographique est moderne (la potesse neretourne pas la marge, comme elle le fait dhabitude, au dbut de chaquevers) (1), et sa syntaxe le diffrencie encore dautres pices, moins

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laconiques : ici, chaque strophe est une phrase nominale (au sens o leverbe principal manque). Ces dissonances contribuent encore forcerlattention sur notre pome, dont on verra dailleurs quil est effectivementtrs riche.

Lunit de lensemble est assure par la reprise de la prposition contreau dbut de chaque strophe. De mme que la concision dont nous parlionsplus haut, cette rptition confre au ton la marque du dfi, lanc lamort. Ajoutons que la nature mme de limage initiale (caillou-tang)accentue le ct lapidaire quAnne-Marie Kgels veut videmment donnerau style de ce texte. Ainsi, fond et forme sallient harmonieusement pourfaire de ce pome un petit chef-doeuvre.

Dautant que lvolution du duel entre la mort et la potesse estreprsente par la rpartition elle-mme des vers; et nous saisissons par lcombien lart dAnne-Marie Kgels est conscient de toutes ses ressources :

1re strophe : 2 vers pour la mort 1 vers pour la potesse

2me strophe : 1 vers pour chacun

3me strophe : 1 vers pour la mort 2 vers pour la potesse

Cette distribution indique le rythme du combat, et suffit en dsignerle vainqueur.

Dans chaque strophe, la mort est reprsente par des termes depassivit :

1. - silence : connotation dindiffrence ; mme si elle ne se manifestepas, la prsence de la mort est fatale.

2. - nuit voque la mort de faon plus classique.

3. - gel suggre les notions de froideur, de fixit.

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Par contre, la potesse sattribue des qualificatifs significatifs de sonhostilit :

1. limage initiale, o le chant, on laura vu, est au silence ce que lecaillou est ltang, exprime bien lagression. Le mot brusque contribue loigner de nos imaginations une scne paisible - (jeter) des caillouxdans leau nvoquant pas forcment, au dpart, la notion de dfi.

2. le front qui brle pourrait signifier, dans un autre contexte, lamaladie. On aura compris quici, cest la fivre, leffervescence dunevolont tout entire mobilise contre la mort (la prposition est prendredans son sens dopposition.)

3. Lopposition Lumire adverse souligne une dernire fois limage delauteur dress contre la mort (Lumire rappelle en outre le verbe brle,et accentue le contraste avec le mot nuit.)

Sans doute pourrait-on pousser plus loin lanalyse. Mais les quelquesremarques prcdentes suffiront, notre avis, convaincre quAnne-MarieKgels matrise un art o la force des images et celle de la volont de vivresont parfaitement servies par la concision de lexpression.

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Choix de textes

La fentre

Pour les autres, pour les passantsTu es simplement la fentre.Pour moi qui taime du dedans,Tu es ma plus profonde fte.

Celle qui accrot le regardEt limite chaque nuage,La gardienne du paysageO je viens me perdre le soir.

Jai le monde sous mes paupires Mon front ta vitre appuy Et tu es glissante lisire Sur le bord de lillimit.

Reste ma soeur trs patiente ; Fais-moi laumne dun oiseau, Redis-moi les paroles lentes De cet horizon sans dfaut.

Et pose entre ciel et terre Sois ce chemin arien Prs duquel doucement je viens Apaiser ma faim de lumire.

(Rien que vivre)

La source

Puisque ltoile a dit quun torride dsert Dresse dj pour moi son sable de mort rousse, Je men irai vers lui. Mais avant de partir Je resterai toute la nuit prs de la source.

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Toute la nuit. Dans le secret. Ombre qui ploie, Egare en ce bruit de fracheur - entrouverte Au passage de leau - et retenant sa perte Avec des doigts crisps et ravags de joie.

Toute la nuit. Que les roseaux tremblent, prolongent Cette gorge o la soif fera son nid brlant.Demain je partirai recouverte de vent.Mais la source aura bu la houle de mes songes.

Et ceux qui passeront stonneront de voir Cette eau bouleverse o mille oiseaux se taisent, Et cette profondeur - o lombre de mes lvres Rira trs sourdement de garder son pouvoir.

(Chants de la sourde joie)

PRINTEMPS, QUAND TU VIENDRAS...

Printemps, quand tu viendras pour la dernire fois que je sois jeune ou vieille, coute : enivre-moi si fort de ta beaut, jette-moi un tel sort que je reste veille dans les bras de la mort.

Que je vienne vers Dieu si pleine de ton cri quil ait piti et quil coute ma prire.Je lui dirai : Mon Dieu redonnez-moi la terre, chaque renouveau rouvrez le paradis.

Je men irai furtive et sur le bout des pieds pour suivre le printemps. Jai faim de primevres !quand nous aurons fini de courir sur la terre nous reviendrons chez vous comme deux coliers.

Je reprendrai sans bruit cette modeste place quaura garde pour moi Marie pleine de grce et je raconterai aux anges tonns la poignante douceur du vent dans les pommiers...

(Douze pomes pour une anne.)

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TOUS LES RAMIERS SONT MORTS

Tous les ramiers sont morts. Les forts sont teintes o luisait leur envol.

Leur soyeux va-et-vient na laiss dautre empreinte quun peu de sang au sol.

Jai retrouv leurs corps exils des feuillages gisant dans les sentiers.

Celui qui les tirait savourait ce carnage.Pas un neut sa piti.

Tous les ramiers sont morts ? Je marche sur des plumes de terrible douceur.

Ils se sont dbattus follement dans la brume avant de perdre coeur.

Je fais craquer les os qui furent fuite tendre sous la haute futaie.

Je foule tant damour retourn la cendre et pitine les plaies.

Que vienne le nant sur ces formes lgres, le travail des fourmis.

Les sous-bois ravags dans laube douce-amre nont besoin que doubli.

(Haute vigne)

Il me faut

Il me faut des sentiers que les chardons surveillent, un soleil imprudent tomb dans les ruisseaux.

Aux cltures des prs je dchire ma robe.Lvres gerces jcoute les suppliques du